Innovation collaborative : ce qu’un jeu de cartes en papier révèle de l’intelligence créative d’un groupe

Innovation collaborative : ce qu'un jeu de cartes en papier révèle de l'intelligence créative d'un groupe

Comment une promo d’étudiant·es a fabriqué son propre outil d’idéation — et inventé des recettes qu’aucun·e n’aurait imaginées seul·e.

On imagine souvent l’innovation comme l’affaire d’un cerveau brillant, d’un budget conséquent, ou d’une technologie de pointe. Deux jours de formation avec une promo d’étudiant·es viennent rappeler autre chose : l’innovation naît d’un collectif, d’un cadre, et d’une méthode. Le reste — le papier, les feutres — ne coûte presque rien.

« Utiliser des outils comme les cartes, ça nous sort de notre tête et ça apporte des choses de l’extérieur. »

C’est une étudiante de la promo DRACi de l’université Rennes 1 — la licence pro « développement et recherche en art culinaire industrialisé » — qui le dit, au débrief. Leur métier de demain : imaginer de nouvelles recettes. Leur défi du jour : créer un nouveau produit pour l’apéro.

L’outil que nous avons utilisé n’a, au premier regard, rien de ludique. C’est même le plus méthodique de ma boîte : la matrice morphologique. Je l’utilise depuis des années, avec des publics très différents — et toujours de la même façon : le jeu n’existe pas avant l’atelier, c’est le groupe qui le fabrique.

Inventer de manière méthodique

La matrice morphologique a une grande qualité : elle parle aux cerveaux analytiques. À celles et ceux que la page blanche paralyse, à qui l’on dit « soyez créatifs » et qui répondent, à juste titre, « par où je commence ? ». Ici, on commence par décomposer. C’est rassurant, et c’est redoutablement efficace.

  1. Décomposer le sujet. On découpe le sujet en une série de caractéristiques et de paramètres distincts : matériaux, fonction, usage, technologie, ingrédients, conservation… Chacun devient le titre d’une colonne.

Pour ce nouveau produit d’apéro : usage, forme, texture, ingrédient.

  1. Remplir en divergence. Sous chaque colonne, le groupe liste un maximum de variantes — mots-clés, concepts, croquis, symboles. Et surtout : sans chercher à se « coller » au sujet. C’est là que tout se joue.

Sur la colonne forme, j’ai demandé aux étudiant·es de dépasser le classique de l’apéro. Ils sont allés chercher : madeleine, coquillage, nature, doigt. Des pistes improbables — donc fertiles.

Sur la colonne usage, même consigne : le défi tournait autour de l’apéritif, alors nous en sommes sortis. À quel autre moment peut-on tremper quelque chose ? Plus de huit pistes sont apparues, toutes différentes, toutes exploitables.

C’est ici que le collectif fait la différence. Seul·e, on épuise vite son propre répertoire. À quinze, chaque proposition tire la suivante vers un endroit où l’on ne serait pas allé.

  1. Resélectionner. Une fois le paperboard rempli, chacun·e revient sur la liste pour en retenir huit caractéristiques par colonne — les plus pertinentes, ou les plus amusantes à manipuler.

Le tableau devient un jeu — et ce jeu est le leur

Ces huit variantes par colonne, écrites chacune sur un papier de couleur, donnent un jeu de quatre familles : usage en bleu, ingrédient en vert, forme en rose, texture en jaune. Quatre paquets posés au centre de la table, face cachée.

C’est ici que se joue, à mon sens, l’essentiel. Je n’arrive jamais avec un jeu de cartes tout prêt. Les pistes créatives ne viennent pas de moi : elles viennent d’eux. Chaque carte porte un mot qu’un·e participant·e a proposé, dans son vocabulaire, avec ses références, pour son sujet. Le groupe ne reçoit pas un outil — il le construit, et c’est cela qui est puissant.

Personne ne peut dire « ce n’est pas adapté à notre métier » : ce sont leurs mots. Personne ne subit une contrainte venue de l’extérieur : ils ont fabriqué eux-mêmes le hasard qui va les déplacer. Et l’appropriation est immédiate, parce qu’il n’y a rien à s’approprier — c’est déjà à eux. Je cherche à co-construire l’outil de cette façon avec chaque groupe créatif que j’accompagne.

  1. Tirer au sort. Chaque groupe pioche une carte de chaque famille. Pas de tri, pas de « celle-là ne colle pas avec notre projet ». On fait avec la main qu’on a, et on invente une recette à partir de ces quatre contraintes.

Une table tire : soirée d’intégration · fleur · coulant · zaatar.

La table d’à côté : avion long-courrier · croix · ferme · poivre de Kampot.

Puis on retire. Une nouvelle combinaison, une nouvelle recette improbable. Et une autre. C’est la répétition du tirage qui fait germer : à force de faire tenir ensemble des éléments qui n’ont rien à faire ensemble, des idées apparaissent — souvent loin de ce qu’on aurait produit spontanément.

Où placer cet outil dans un processus d’innovation

La matrice morphologique n’est pas un outil de démarrage. Elle vient après le brainstorming classique, dans la phase d’idéation : quand le groupe a vidé son premier sac, qu’il tourne un peu en rond, et qu’il faut rebondir vers des solutions moins conventionnelles.

C’est un outil de divergence. Le tirage ne donne jamais la réponse — il déplace le point de départ. Ce qui sort de la combinaison n’est presque jamais la solution finale : c’est le détour qui permet d’y arriver.

« On a appris à ne pas se limiter, à se mettre à explorer d’autres choses. »

« Ça nous a emmenés sur des pistes totalement différentes… sur un produit totalement différent de celui de départ. Ça a ouvert d’autres chemins et d’autres possibilités. »

Ce que l’atelier dit de l’innovation collaborative

Trois enseignements, qui dépassent largement le sujet culinaire.

La créativité a besoin d’un cadre, pas de génie. « Je ne savais pas du tout par où commencer », disait un étudiant en arrivant. Deux jours plus tard : « avoir des méthodes claires et précises… c’est un peu plus clair dans ma tête ». La créativité n’est pas un talent que l’on a ou que l’on n’a pas : c’est une pratique qui s’outille et qui s’apprend.

La diversité des profils est un moteur, à condition de l’organiser. Nous avons constitué les groupes en mélangeant les profils identifiés en début de formation. « J’ai pu apprendre de chaque connaissance de chacun », résume une participante. C’est le cœur de l’intelligence collective : ce n’est pas l’addition des idées qui produit le résultat, c’est leur frottement. 1 + 1 = 3.

La confiance précède l’audace. Le hasard ne libère que si personne n’a peur d’être ridicule. Proposer « coquillage » ou « doigt » devant ses camarades suppose un climat que l’animation construit — et sans lequel aucun outil ne fonctionne, si malin soit-il.

Simple, frugal, réutilisable

Ce que j’aime dans ce jeu, c’est ce qu’il ne demande pas. Ni budget, ni outil numérique, ni intelligence artificielle. Du papier de couleur, un feutre, et un peu de hasard organisé.

Et une fois fabriqué, il se garde. Les cartes se rangent, se ressortent, se complètent, se mélangent avec d’autres. Le groupe repart avec une base réutilisable, qu’il pourra enrichir projet après projet — et qui lui appartient, puisqu’il l’a écrite.

Les colonnes, elles, s’adaptent à n’importe quel sujet : pour un service, moment · lieu · public · canal ; pour un événement, durée · ambiance · rôle du public · format ; pour une offre qui ronronne, usage · bénéficiaire · format · mode de livraison.

L’IC avant l’IA

On me demande souvent quels outils numériques j’utilise pour faire émerger des idées. La réponse déçoit un peu : du papier de couleur et un feutre.

L’intelligence artificielle produit vite, beaucoup, et à partir de ce qui existe déjà. Un jeu de cartes écrit par les personnes assises autour de la table produit autre chose : de l’inattendu ancré dans leur contexte, leur métier, leurs contraintes — et dans leur vocabulaire. « Coquillage », « doigt », « poivre de Kampot » : ces mots-là ne sont sortis d’aucune base de données, ils sont sortis d’un groupe en confiance.

Et c’est bien là ce qu’aucun outil ne remplace : réunir quinze personnes, les faire se connaître, créer le climat qui permet à quelqu’un de proposer une idée improbable sans craindre le ridicule. Ce n’est pas un préalable à la production d’idées — c’est une partie du résultat. Les étudiant·es ne sont pas repartis seulement avec des recettes : ils sont repartis en sachant mieux travailler ensemble.

Avant d’aller chercher l’IA, il y a beaucoup à tirer de l’IC — l’intelligence créative, clin d’œil assumé à l’intelligence collective. Celle qui est déjà dans la pièce, et qui ne demande qu’un cadre pour se mettre au travail.

C’est tout le principe de l’innovation frugale : on fait avec ce que l’on a, et on change tout.

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